Paris : le Jardin des Plantes "made in Germany"

Les serres du Jardin des Plantes à Paris ont entièrement été refaites en 2008. En s’y promenant, le visiteur profane aperçoit certainement beaucoup de très belles fleurs, mais ne remarque certainement  pas que parmi les occupants à l’abri des verrières il y a aussi quelques espèces tropicales très rares… en provenance directe d’Allemagne. Depuis 2011, l’ancienne serre mexicaine est devenue la serre de la « Nouvelle-Calédonie ». Pourquoi ? Parce que la Nouvelle Calédonie est une terre préhistorique qui représente un des côtés botaniques de la « Grande Galerie de l’Évolution », le symbole du Muséum National d’Histoire Naturelle. Ce territoire d’Outre-Mer français faisait partie du continent de Gondwana (regroupant l'Australie, l'Antarctique, la Nouvelle-Zélande et la Calédonie il y a environ 80 million d’années).

Une plante très particulière, l'amborella trichopoda

C’est pour ça qu’on y trouve des plantes endémiques, c’est-à-dire des plantes que l’on ne trouve nulle part ailleurs. C’est ainsi le cas pour l’Amborella trichopoda. Depuis sa découverte à la fin du XIXe siècle, cette plante ne pouvait pas être classée, car elle n’entrait pas dans les critères existants. Près de cent ans plus tard, en 1999, par le décryptage de son génome, on a finalement trouvé où et comment la classer : elle est le seul représentant d’un groupe frère à tous les autres plantes sur notre terre. Amborella trichopoda, la seule plante dans le clade qu’elle représente (les Amborellales) est l’unique représentante de la famille des Amborellaceae. Denis Larpin, responsable scientifique des collections végétales tropicales au Jardin des Plantes de Paris précise « elle est la plante la plus basique vivante du taxon (ensemble d'individus réels composé de tous les organismes vivants possédant en commun certains caractères bien définis) monophylétique (caractéristique d'un groupe qui contient l'espèce souche dont descendent tous ses membres) des angiospermes (des plantes à fleurs) » - pour le visiteur profane : on parle ici de l’ancêtre de tous les plantes à fleurs. Depuis ces découvertes, cette plante fait donc l’objet de recherches encore plus détaillées et des scientifiques du monde entier s’intéressent à ce « joyau » de la biodiversité.

Dûe à une législation compliquée, une "origine multinationale"

Cette plante préhistorique est extrêmement intéressante pour la Science, car elle représente un modèle à travers le temps qui permet de reconstituer l’évolution des plantes sur notre terre. Un des botanistes spécialistes dans la recherche phylogénétique est l’allemand Wilhelm Barthlott, professeur émérite de l’université et ancien chef du Jardin botanique de Bonn. C’est donc lui, également spécialiste de plantes endémiques, qui s’est occupé depuis des années de la multiplication de cet organisme primitif qui n’a pas changé du Crétacé à aujourd’hui.  Les deux exemplaires d’Amborella trichopoda qu’on trouve dans les serres à Paris proviennent des serres de culture des équipes de chercheurs de monsieur Barthlott à Bonn. C’est pourquoi l’arbuste au Jardin des Plantes à Paris est aussi un « visiteur exotique venu d’Allemagne » bien que la Nouvelle-Calédonie fasse partie des Territoires d’Outre-Mer de la France. Monsieur Barthlott s’est lancé plus tôt que les autres scientifiques du monde dans l’exploration des plantes endémiques néo-calédoniennes. Autre raison pour laquelle ces plantes viennent d’Allemagne, c’est que « la législation pour les plantes endémiques néo-calédoniennes est […] très stricte et (les procédures administratives sont) longue(s) » et donc « il est plus simple parfois de s'adresser à des jardins français ou européens pour ce type de plante en ce qui concerne la facilité de transport, la législation homogène et les accords entre jardins botaniques » explique Denis Larpin. Le Jardin des Plantes cultive l’Amborella seulement comme un « objet de collection » dans ses serres, puisqu’à Paris, aucune recherche scientifique sur cette plante préhistorique n’est actuellement menée. « Elle est cependant très fragile et difficile à cultiver » rajoute monsieur Larpin.

Mais l’Amborella n’est pas la seule plante d’origine allemande au Jardin des Plantes à Paris. Dans le monde des jardins botaniques, depuis le XIXe siècle, il est une démarche usuelle de faire des échanges de plantes ou de graines. Quant au Jardin des Plantes de Paris, il entretient des relations étroites avec un grand nombre de jardins botaniques d’outre-Rhin. Parmi ces derniers on trouve évidemment le jardin botanique de Bonn, mais aussi le Palmengarten à Francfort qui a envoyé en 2007 un Arum titan, la plante possédant la plus grande fleur du monde, la Wilhelma à Stuttgart, les jardins botaniques de Munich, d’Heidelberg, de Krefeld, de Münster, de Dresde et de Berlin. Pendant ces dix dernières années (entre 2002 et 2012) le Jardin des Plantes de Paris a contacté plus d’une quarantaine de jardins botaniques allemands pour y commander 695 plantes. Une dizaine de plantes a été envoyé sous forme vivante, pour les autres il s’agit d’un envoi de graines que les botanistes ont ensuite fait pousser en France. En raison d’un espace limité dans les serres, il est clair que la plupart de ces plantes ne se trouve par la suite qu’à l’extérieur, dans les plates-bandes du Jardin des Plantes à Paris ou de l’Arboretum à Chèvreloup (qui fait partie des terrains scientifiques botaniques sous la direction du Muséum National d’Histoire Naturelle à Paris). Il ne s’agit pas forcément de plantes aussi rares que l’Amborella ou aussi spectaculaires que l’Arum titan. Pour fêter les cinquante ans du traité de l’Elysée également sous un point de vue botanique, il est prévu un échange entre le jardin botanique de Berlin et le Jardin des Plantes à Paris. Le choix de la plante qui sera envoyée n’est pas encore effectué, mais il sera connu au début de l’année prochaine. A cette occasion, la coopération franco-allemande qui est déjà beaucoup plus ancienne que le traité signé par De Gaulle et Adenauer sera une nouvelle fois prouvée  et renforcée. Certes, on ne connaît pas encore les échanges végétaux futurs, mais on peut être sûr qu’il s’agira bien des plantes qui ont un intérêt pour la science ou pour un public aimant la beauté de la nature.

 

 

 

 

Pour le lecteur curieux d’en savoir plus, voici ce qui fait la particularité de l’Amborella trichopoda et ce qui la rend intéressante pour les chercheurs :

L’Amborella trichopoda se trouve exclusivement sur un territoire très restreint des plateaux centraux (notamment celui de Sarraméa et de Bourail) de l’île principale néo-calédonienne. Elle ne pousse que sur des sols schisteux dans les sous-bois des forêts denses humides à une altitude de 200 à 1000 mètres où elle atteint une hauteur de 2 à 4 mètres. Cet arbuste est pourvu d’une phyllotaxie distique (feuillage alterne) et pétiolée. Les feuilles sont arrondies ou aigues au sommet, arrondies à la base et ont une marge ondulée voire dentée. L’inflorescence est composée de grappes de 2 à 30 fleurs très petites, d’environ 5 mm de diamètre. Amborella est dioïque, c’est-à-dire que les fleurs mâles et femelles se trouvent sur deux plantes différentes. Le caractère primitif de ces fleurs attire l’attention : Ces fleurs sont composées d’un périanthe (l’ensemble composé du calice et de la corolle) indifférencié. Les sépales et les pétales ne se distinguent pas. Les fleurs mâles sont constituées de 9 à 12 tépales (pièce florale externe et intérieure du périanthe, dont il est impossible de la nommer sépale ou pétale puisque les deux se ressemblent) et d’un androcée de 11 à 22 étamines, les fleurs femelles se composent de 5 à 8 tépales et aucun à plusieurs étamines stériles ainsi que de 4 à 6 carpelles (la partie fructifère). Au cours du développement de l’inflorescence, la fleur passe par plusieurs étapes qui comprennent la transition de bractées (pièce florale en forme de feuille faisant partie de l’inflorescence) aux périanthes, des périanthes aux étamines  et des étamines aux carpelles. Les étamines sont laminaires et les carpelles sont agglomérés par la sécrétion d’un fluide collant à la différence des autres angiospermes.  Pourtant, le plus grand intérêt est contribué au bois d’Amborella, puisqu’il ressemble plutôt aux tissus des fougères. Son bois ne contient ni d’éléments de vaisseaux (larges cellules allongées), ni de trachéides (qui constituent avec les éléments de vaisseaux le système d’alimentation d’eau qui mènent la sève dans le xylème, les faisceaux, de la plante) ou d’idioblastes (cellules qui se distinguent des autres cellules du tissu végétal, qui sont remplis des huiles essentiels). Cette incapacité à transporter l’eau explique pourquoi elle ne pousse exclusivement que dans les forêts humides de la Nouvelle-Calédonie.


Promotion: 
2012-2013

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